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samedi 20 juin 2009

Haïti: IV. Vers une économie efficace et solidaire

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Marc L. Bazin (photo: Le Nouvelliste, 19 juin 2009)
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Par Marc L. Bazin
Président du MIDH
Source: Le Nouvelliste, 19 juin 2009


Introduction
Nombre d'experts pensent que Haïti est un cas perdu, un « basket case ». Pour eux, les termes du problème sont simples : Haïti est une petite économie à faible capacité d'importations et une demande intérieure limitée. À ce titre, la stratégie de croissance la plus optimiste ne pourrait se baser que sur des investissements dans trois secteurs : l'agriculture, le tourisme et l'assemblage. Or, à leur avis, tous ces trois secteurs sont également handicapés par une main-d'oeuvre non qualifiée, peu d'infrastructure et l'instabilité politique. D'où il suit que, pour eux, l'idée d'une Haïti lancée sur un rythme de croissance élevée et soutenue est, au mieux, une proposition à très long terme.
Pour une autre catégorie d'experts, ce n'est pas le principe de la croissance qui est en cause ni non plus son calendrier mais sa taille. Quel niveau de croissance Haïti devrait-elle atteindre pour réduire la pauvreté ? Ce deuxième groupe estime que le niveau de croissance nécessaire pour réduire la pauvreté devrait être extrêmement élevé et que ce taux extrêmement élevé n'est tout simplement pas atteignable dans les circonstances actuelles. Plus expéditif encore est M. Lundhal, économiste mondialement reconnu, pour lequel « Parler de croissance dans le court terme serait une entreprise complètement illusoire en Haïti. »


N'y a-t-il pas eu des éclaircies ?
Bien entendu, vis-à-vis de l'un comme de l'autre groupe, nous sommes bien obligés d'admettre que effectivement les faits tendraient à confirmer le pessimisme du diagnostic et que, entre 1961 et 2000 l'économie a été sur une phase de déclin prolongé et de déclin du revenu réel par tête de 1 % par an, lequel s'est traduit par une perte de 45 % du revenu global sur la période.


Mais à cela, nous répondons immédiatement : même pendant cette longue et sombre période, n'y a-t-il pas eu des éclaircies ? Entre 1975-1980, sous l'effet combiné de l'augmentation des prix du café sur le marché mondial, de l'émergence de l'industrie d'assemblage, de l'investissement public dans l'infrastructure et de la relance de la consommation, l'économie haïtienne n'avait-elle pas enregistré une croissance de l'ordre de 5 % par an ? Et si nous admettons volontiers qu'au début des années 80 les politiques de création d'entreprises publiques non rentables, et de protection d'entreprises privées artificielles, ont entravé la croissance, n'est-il pas vrai par ailleurs que des événements extérieurs, tels que la récession aux Etats-Unis d'Amérique de 1981-1983, la chute brutale des cours du café, la fermeture de la mine de bauxite en 1982 et le coup fatal porté au tourisme par l'irruption du VIH/Sida sur notre image, ont joué un rôle négatif et ont contribué à l'interruption du processus de croissance amorcé dans la deuxième moitié des années 70 ?

Bien entendu, le déclin amorcé à partir des années 80 n'a pu que s'accroître à partir des années 90. En effet, entre 1991 et 1994, par suite des embargos, le revenu par tête réel déclinait de 40 %, le taux d'inflation passait de 12 % à 51 %. Les déboursements sur prêts extérieurs étaient arrêtés, et s'accumulaient les arriérés du service de la dette aussi bien au titre des paiements bilatéraux que multilatéraux. Les exportations passaient de $ 224 millions à $ 67 millions en 1994, les importations de $ 532 millions à $ 235 millions, les investissements de 14 % du PIB en 1991 à 6 % en 1994, pendant que le secteur industriel voyait sa production réduite de 50 %.
Le texte qui suit n'est pas on ne sait quel plaidoyer nationaliste pour la croissance ni non plus une liste de recettes qu'il suffirait d'appliquer pour, comme le pigeon de la manche du magicien, faire surgir la croissance. Ce texte est un exposé réaliste, basé sur une longue et concrète expérience des défis, perspectives et complexités de l'économie haïtienne et d'une grande familiarité avec les faits et les idées relatifs au développement tels que ces derniers ont évolué au cours des trois dernières décennies. C'est une période pendant laquelle on a vu des pays naguère considérés comme des basket cases - Ouganda, Rwanda, Botswana, Inde - émerger comme des modèles de développement pendant que le nôtre, qui partait à égalité de chances, s'enfonçait dans le chemin inverse, marqué par le déclin des ressources, l'indifférence des dirigeants et l'irresponsabilité des politiques économiques. Il y a donc matière à réfléchir et à se demander : qu'ont fait ces pays que nous n'avons pas fait ? Ce que nous offrons, c'et donc un cadre, inspiré de diverses politiques et stratégies de croissance qui ont réussi ailleurs et ceci devrait, du moins nous l'espérons, faciliter la tâche à tous ceux, parmi nos dirigeants, qui auraient pour préoccupation première de s'engager pour le bien du peuple et du pays plutôt de s'enrichir à leurs dépens.


Ce texte est en trois temps :
I. Pour une économie efficace
II. Où est passé le « petit garçon » ?
III. Le rapport Collier


I. Pour une économie efficace


La croissance ne tombe pas du ciel. Elle n'est jamais le fait du hasard. Un pays peut se coucher pauvre et se réveiller riche si jamais dans la nuit il trouve du pétrole. Mais une croissance soutenue et de haut niveau ne vient pas en une nuit. Elle est le résultat d'un engagement à long terme convaincu de son élite politique et économique, un engagement qu'elle doit poursuivre, pour reprendre l'expression de Richard Spence, Prix Nobel d'économie, avec « patience, persévérance et pragmatisme ». Quand un pays peut porter la croissance de son économie à un taux de 7 % par an pendant 25 ans, une telle économie double en volume tous les dix ans. Pour être efficace, la politique économique de croissance doit :
1) lever des contraintes politiques
2) accepter des préalables
3) engager des actions spécifiques


1) Lever des contraintes politiques
En matière de croissance, les gouvernements doivent être crédibles, convaincus, compétents et honnêtes. Il leur faut une vision. Cette vision, ils doivent pouvoir la communiquer au peuple et la lui faire partager. Une fois définie la vision, les gouvernements doivent arrêter une stratégie et, pour mettre cette stratégie en pratique, ils doivent disposer d'une fonction publique recrutée au mérite, payée à la performance à l'abri de la corruption, soumise à un système d'évaluation périodique par des consultants indépendants. À l'occasion d'une réunion récente, j'ai entendu un groupe de jeunes se plaindre du Président de la République « qui ne réservait pas des jobs aux jeunes dans l'Administration ». À quoi on peut répondre « vous avez parfaitement le droit de vous plaindre. Mais si vous mettez M. Préval en cause, assurez-vous que vous le faites pour la bonne raison. Car dans une économie de marché, ce n'est pas le Président de la République qui crée des jobs. Ce sont ceux qui entreprennent. Par contre, c'est au Gouvernement qu'il revient de créer les conditions, d'assurer la stabilité économique et de fournir l'environnement dans lequel ceux qui veulent entreprendre - petits, moyens et grands entrepreneurs et secteur informel - acceptent de prendre des risques, d'investir et de créer des emplois dont les jeunes, comme d'autres, profiteront. » Nous allons donc, ne serait-ce que pour les besoins du raisonnement, assumer que les gouvernements en place sont crédibles, convaincus, compétents et honnêtes, et qu'ils s'appuient sur une fonction publique également compétente, convaincue, honnête et déterminée.

Une deuxième contrainte
Une deuxième contrainte que nous allons assumer comme levée est celle de l'instabilité institutionnelle. Pendant longtemps, du moins jusqu'au débarquement de la Minustah et à l'installation de M. Préval à la Présidence, l'instabilité politique a été, et de manière fort légitime, considérée comme un des principaux obstacles à la performance de l'économie. À l'heure actuelle, nombreux sont les observateurs qui tendent à se comporter comme si l'obstacle de l'instabilité politique était définitivement levé et qu'il ne nous resterait plus qu'à nous engager, sans autre préoccupation, sur la voie du développement. Pour notre part, nous considérons que, même si on admet cette hypothèse, il reste un problème de fond qui n'est pas réglé : c'est celui de l'instabilité institutionnelle. Ne pas changer de gouvernement sans arrêt est une chose mais faire fonctionner l'économie à l'intérieur d'un ordre démocratique stable, sécuritaire, ordonné et pluraliste en est une autre. De ce point de vue, il faut bien dire que les élections de 2006, pour pacifiques qu'elles aient été, n'ont pas résolu le problème de l'extrême polarisation du paysage politique ni non plus celui de la nécessaire réconciliation nationale.
À notre avis, la stabilité politique, par quelque critère qu'on la détermine, restera une illusion aussi longtemps qu'un équilibre satisfaisant n'aura pas été établi entre les divers éléments de la classe politique et que le pays continuera à osciller entre ses deux forces extrêmes : ou bien une élite économique et politique qui se servirait du pouvoir uniquement pour maintenir et élargir ses privilèges ou bien des forces populistes qui ne dénonceraient la misère du peuple que pour mieux l'exploiter à des fins politiciennes. Ce compromis-là ne viendra pas de la Minustah mais d'une prise de conscience collective par un leadership national, toutes tendances confondues, également acquis à la démocratie, au progrès économique et à l'amélioration des conditions de vie. À défaut de quoi, il va bien falloir que nous arrivions à nous débrouiller comme nous pouvons, sinon dans un climat d'instabilité politique, mais dans une atmosphère embrouillée d'incertitude institutionnelle, tout aussi paralysante du point de vue des investissements et de la croissance.


2) Accepter des préalables
Le premier préalable est qu'il n'y a pas de croissance pour Haïti en dehors du marché mondial. Avec $ 660 par tête de revenu, notre demande intérieure est faible. Il n'y a donc pas d'autre option valable de croissance que dans l'exportation, les tentatives de la fin des années 70 pour produire pour le marché intérieur, à l'abri de protections, s'étant soldées par des échecs retentissants.
Un second préalable à accepter est que la croissance sera portée par notre main-d'oeuvre, ressource en excédent, et que l'économie, à mesure qu'elle se développe, créera de nouvelles branches de production dans lesquelles la main-d'oeuvre en excédent doit pouvoir s'intégrer rapidement. D'où il suit que la main-d'oeuvre doit être mobile et que sa mobilité ne doit pas être entravée par on ne sait quelle combinaison artificielle qui viserait à fixer la main-d'oeuvre dans l'agriculture au-delà de l'utilité marginale de sa force de travail dans l'agriculture.
Un troisième préalable est que les fondamentalistes du marché doivent se résoudre à admettre que le vieux slogan « stabilisez, privatisez, libéralisez » ne tient plus comme dogme et vérité absolue. Sans doute, sommes-nous bien d'accord que le Gouvernement ne devrait pas se substituer au marché, mais en Haïti davantage encore qu'ailleurs, le marché sans le Gouvernement ne vaut pas grand-chose. À beaucoup d'égards, aujourd'hui, c'est la fuite des gouvernements devant leurs responsabilités à fournir les services, l'infrastructure, la sécurité suffisante et c'est leur refus d'édicter des règles claires de fonctionnement du marché qui entravent l'initiative privée. Certainement le Gouvernement ne devrait-il pas se mettre en tête de faire, à la place du secteur privé, des choses pour lesquelles il n'a aucune qualification mais il ne devrait pas non plus s'abstenir de faire des choses dont la responsabilité lui incombe au premier chef, y compris d'édicter des règles qui facilitent l'action du marché.


3) Engager des actions spécifiques


Les actions spécifiques à prendre sont nombreuses. Nous en avons identifié, au total une dizaine, dont quatre pour le présent article, comme suit :

A. Balayer devant sa porte
B. Intensifier la productivité du capital humain
C. Régénérer l'agriculture
D. Créer une Banque Publique de Développement


A. Balayer devant sa porte
Par balayer devant sa porte, nous entendons, mettre de l'ordre et éliminer toutes les contraintes qui, si elles restaient en état, continueraient d'enlever toute chance de succès à une véritable politique de croissance. Malheureusement, aujourd'hui, ces contraintes sont de taille et nombreuses.
« Pour investir et faire des affaires, Haïti est unanimement considérée comme le dernier pays où mettre le pied ». Ainsi s'exprimait le World Economic Report de 2003-2004 dont l'indice global de compétitivité place Haïti bonne dernière sur une liste de 102 pays, sur la base de plusieurs contraintes à la croissance identifiées comme suit : instabilité politique, infrastructure limitée, accès au financement difficile, bureaucratie inefficace, main-d'oeuvre peu qualifiée. Non seulement Haïti avait, entre 1986-2006, accumulé 15 gouvernements en 20 ans, mais cette instabilité gouvernementale s'était accompagnée de violences, de corruption endémique, d'affaiblissement continu de l'État, de négation de l'état de droit et de violations de droits de propriété. De même, selon Doing Business 2006, enregistrer une propriété prend deux ans (107 jours en République Dominicaine). Pour exporter un produit, en République Dominicaine, 17 jours suffisent. En Haïti, il en faut 58. Pour avoir une entreprise, le capital minimum requis en Haïti représente trois fois le revenu par tête. En République Dominicaine, 1.2. Acheter un terrain et le faire enregistrer prend un temps infini. Quatre-vingt-dix-sept pourcent (97 %) des Haïtiens vivent dans des maisons qui ne sont enregistrées nulle part. De plus, posséder un bien, c'est une chose, en garantir la protection en est une autre. Se voir envahir ses propriétés est toujours un risque. S'agissant de l'indépendance et de l'efficacité du système judiciaire, Haïti en 2004 était classée dernière et avant-dernière. En 2007, l'indice de Liberté Économique de Heritage Foundation classait Haïti comme un pays dans lequel il faut compter 203 jours pour ouvrir une entreprise contre une moyenne mondiale de 48 jours. Telles sont les tracasseries administratives que 68 % des entreprises opèrent en dehors du cadre légal, ce qui pénalise l'emploi formel. À l'échelle de la corruption, Transparency International nous avait, en 2005, classés 155ème sur 159 pays.

Compétitivité pénalisée
Pour ce qui est de l'infrastructure, Global Competitiveness Report nous classe au dernier rang de l'Amérique latine et de la Caraïbe pour ce qui est des performances des services portuaires, de la production et de la distribution de l'énergie électrique, d'où il résulte pour nos entreprises un manque de compétitivité qui pénalise notre production et nos exportations. À peine 5 % des routes sont passables en toutes saisons. L'accès aux marchés ruraux en est contrarié, ce qui fait monter les prix des produits alimentaires, empêche une plus large décentralisation des activités économiques et la création de liens d'échanges entre l'économie urbaine et l'économie rurale. Le port de Port-au-Prince est le plus cher de la Caraïbe au point où certains importateurs préfèrent utiliser les ports de la République Dominicaine. Pour ce qui est de l'électricité, les entreprises ne peuvent fonctionner qu'avec des génératrices privées et coûteuses. L'accès au crédit est limité. En 2005, moins de 1 % de la population (0,16 %) avait un crédit bancaire. Les marges d'intermédiation bancaire sont élevées et le crédit est concentré entre les mains de 10 % d'emprunteurs.
Pour terminer sur le chapitre des contraintes, notons que même ce que nous avons fait de bon ne s'est pas fait dans des conditions qui en garantiraient les résultats. Au plan de la macroéconomie, sans doute la stabilité financière a-t-elle été restaurée, l'inflation réduite, le déficit extérieur en voie de rééquilibrage mais l'absence des mesures d'accompagnement nécessaires au plan institutionnel a jusqu'ici privé la stabilité macroéconomique de tout effet valable sur la croissance. Tous ces obstacles à la performance de l'économie sont de ceux qu'on peut lever en deux temps trois mouvements. Il suffirait d'un minimum de bonne volonté politique et de détermination à lutter contre la corruption. Quant aux désastres naturels, il suffirait d'une sérieuse politique de prévention pour en éviter les pires excès.


B. Intensifier la productivité du capital humain


Pour la majorité des gens, capital signifie un compte en banque, une usine, une route. Une usine est un capital. Elle crée du travail. Elle sert à produire des biens qui sont vendus et rapporteront des bénéfices. Une route est un capital. Elle sert à transporter des biens destinés à augmenter la productivité d'une économie, à gagner du temps, à faire baisser le coût d'entretien des véhicules et à rapporter de l'argent. Investir dans une usine ou dans une route contribue à l'augmentation d'activités d'une économie. Ceci est également vrai pour toute être humain.
Tout être humain est un capital. Investir dans son éducation, sa santé et sa formation professionnelle sont des formes d'investissements en capital en ce sens qu'elles rapportent de l'argent, en ce sens que ces dépenses contribuent à augmenter le revenu et ajoutent à la capacité de l'être humain non seulement à augmenter ses gains personnels mais aussi à contribuer davantage au progrès de la société. Davantage encore. Alors que vous pouvez séparer une usine de son propriétaire, vous ne pouvez pas séparer une personne de son savoir, de sa santé, de son honnêteté, de sa conscience professionnelle. Une personne éduquée transporte son capital avec elle. Partout où elle va, son capital la suit et ses gains en termes de salaires et de productivité augmentent avec son niveau d'éducation où que le destin la mène. Il en est de même pour sa contribution au progrès de l'économie. Des pays comme le Japon, Taiwan et d'autres pays d'Asie n'ont pas de grandes ressources naturelles, particulièrement en matière de sources d'énergie. Si ces pays ont connu un taux de croissance considérable, c'est essentiellement parce qu'ils ont su créer une force de travail à la fois bien formée, capable de travailler bien et vite et sur une longue période.
Capital humain et croissance
Le lien entre le capital humain et la croissance économique a été, à travers l'histoire, abondamment démontré. L'éducation et la formation professionnelle augmentent la production de la main-d'oeuvre, encouragent la mobilité des ressources et se sont révélées, sur la base de l'expérience dans le monde entier, comme la condition fondamentale d'une croissance soutenue. Aucun pays au monde n'a atteint un taux de croissance soutenue (5 % par an) sans avoir atteint au préalable un taux optimum de scolarisation, à quoi s'ajoutent tous les effets bénéfiques de l'éducation primaire, sur la santé, la nutrition, le niveau de fertilité. Et s'il fallait une preuve supplémentaire que l'éducation augmente la croissance, on la trouverait dans le fait que à l'échelle mondiale 90 % des ménages pauvres sont sans éducation. Chez ceux qui avaient bouclé le cycle primaire, la pauvreté est à 45 % et seulement à 25 % chez ceux qui avaient terminé le secondaire.
Avec un taux d'analphabétisme adulte de près de 50 %, 500.000 enfants qui ne fréquentent pas l'école, un système éducatif peu performant, le potentiel d'augmentation de productivité d'Haïti, est limité, ce qui nous condamnera, à la grande irritation de nos voisins, à n'exporter de plus en plus que des braceros et des boat people À l'étranger, ces mêmes Haïtiens ont un niveau de productivité très élevé. Si les Haïtiens avaient, en Haïti, le même niveau de productivité qu'ils ont à l'étranger, leur contribution au développement d'Haïti serait très élevée. À noter au surplus que le système éducatif haïtien enregistre 90.000 professeurs dont 7.000 dans le public, ce qui fait du secteur le plus gros employeur en dehors de l'agriculture. En d'autres termes, investir à long terme dans l'amélioration du capital humain apportera une contribution directe et immédiate à l'emploi et à la croissance.
L'exemple de la République Dominicaine
Pour former le capital humain dont nous avons besoin pour la croissance, il ne suffira pas d'augmenter le taux de scolarisation dans le primaire, d'augmenter le nombre de salles de classe, de mieux former les maîtres, ni même d'améliorer le rendement, encore moins d'assembler des commissions d'experts aussi compétents soient-ils. Ce dont il s'agit, c'est de s'engager dans un processus collectif de réflexion en profondeur de redressement et de réorientation de notre système éducatif pour le mettre en mesure de mieux servir l'homme et la société.
En République Dominicaine, c'est un colloque auquel assistaient 50.000 personnes (public, privé société civile) qui a lancé en 1992 le processus de réforme de l'éducation, lequel s'est fixé cinq axes d'intervention :
1) développer l'innovation et la flexibilité dans le programme ;
2) orienter les investissements dans l'éducation de manière spécifique ;
3) décentralisation du système et participation des communautés ;
4) une formation technique et professionnelle orientée ;
5) relever considérablement le niveau de financement public de l'éducation, à 4 % du PIB, soit 16 % du budget national.
Le résultat est connu : en 2005, le taux d'alphabétisation pour les jeunes de 15 à 24 ans était de 94,2 %. Le taux net de scolarisation dans le primaire est de 88 %. Le taux d'élèves en 5ème année par rapport à la première année est de 86 %. Entre 2002-2005 les taux de scolarisation dans le secondaire avaient doublé passant de 27 % à 53 %. Aujourd'hui 30.000 étudiants haïtiens étudient en République Dominicaine et le taux de croissance de l'économie dominicaine s'est situé à environ 5% par an depuis environ dix ans.
Bien évidemment, nous ne demandons pas que quiconque aille copier le modèle dominicain. Mais dans l'expérience dominicaine, il y a des choses à apprendre. Tous les observateurs sont d'accord que, pour permettre au système scolaire d'atteindre un niveau de performance susceptible d'augmenter le potentiel de productivité des Haïtiens et les mettre en mesure de contribuer à la croissance, il faudrait que sur le moyen terme:
  • l'État double sa contribution par rapport à 2005-2006 en pourcentage du PIB et s'aligne sur la plupart des pays sous développés
  • l'État améliore considérablement sa capacité à définir et à faire observer des normes
  • l'État aide à réduire les coûts de l'éducation et aide les ménages à soutenir les coûts élevés de l'éducation
  • l'État renforce ses liens de coopération avec le secteur privé de l'éducation en matière de planification stratégique, de définition des normes, des objectifs et des procédures.


C. Régénérer l'agriculture

De l'agriculture haïtienne et de ses faiblesses, on a à peu près tout dit et tout dénoncé : une population en augmentation continue sur des terres exiguës et dispersées en unités d'exploitation de plus en plus réduites, faible niveau de productivité, incertitude sur la validité des titres de propriété, absence totale ou inefficacité des systèmes de gestion de l'eau, 93 % de déforestation, arriération des instruments et méthodes de culture, et accès extrêmement limité aux facilités d'infrastructure, de transport et de crédit.

Résultat net : l'indice d'augmentation de productivité totale des facteurs pour l'agriculture haïtienne a été de 0,6 % entre 1961-1980 et 1 % entre 1981-2001 à comparer à 1 et 1,7 % en Afrique et 1,5 et 2,4 % en Amérique latine et dans la Caraïbe. Le bas niveau de productivité est imputable à la fragmentation du sol (80 % des exploitants disposent de moins de 2 ha) le revenu paysan est si faible que le paysan ne peut ni épargner ni investir. L'augmentation de productivité a donc été trop faible et la production agricole n'a pas correspondu au taux d'accroissement de la population (2,2 %), au point où la moitié de la nourriture consommée en Haïti vient de l'étranger, d'où un haut niveau de vulnérabilité alimentaire et une forte pression sur la balance des paiements. La libéralisation sauvage des années 80 et les embargos des années 90 ont décapitalisé le monde rural, réduit considérablement la production de riz et de café et provoqué un exode massif vers Port-au-Prince, ce qui a davantage détérioré les conditions de vie dans les quartiers pauvres, et augmenté leur potentiel de violence et d'instabilité.

Et après, que fait-on ?

Très bien. En fait, très mal. Mais quand on a dit tout cela, la seule vraie question, est : Et alors, qu'est-ce qu'on fait ? On ferme le dossier et on attend les touristes ? Cela ne serait pas sérieux. Oui, mais il reste l'industrie d'assemblage. Bien sûr, mais cela ne suffirait pas. Avec 16 % du PIB, l'industrie n'absorbe que 10 % de l'emploi total. Les libéralisations financières qui accompagnent son expansion coûtent cher. Sa capacité d'intégration à l'économie locale est quasiment nulle. La compétition au plan mondial est serrée. Dans les circonstances actuelles, l'accès au marché américain est limité dans le temps, et la capacité interne d'absorption de l'excédent de main-d'oeuvre agricole par l'industrie est forcément limitée. À quoi s'ajoute la tendance de plus en plus accentuée à la hausse des prix alimentaires sur le marché mondial.

De ce qui précède, il suit que l'agriculture en tout état de cause, et par le fait même des circonstances, est un secteur indispensable de stabilisation et d'équilibre social. Mais il y a mieux. L'agriculture est un partenaire obligé de toute politique de croissance parce que l'agriculture est, par elle-même, un des moteurs de la croissance.

i. Haïti est d'abord et avant tout une économie rurale. Soixante pourcent (60 %) de la population vit en zone rurale. Sur les 4 millions d'indigents que compte le pays, 2,7 millions vivent en zone rurale.

ii. Le secteur agricole compte pour 30 % du PIB, 50 % de l'emploi total et deux tiers (2/3) de l'emploi en zone rurale.

iii. Alors que le secteur agricole n'est protégé ni par des quotas d'importations, ni par des tarifs douaniers, la demande interne de biens alimentaires est élevée et le commerce informel avec la République Dominicaine de café, de mangues et de cacao fait apparaître des ressources annuelles de l'ordre de $13 millions.

iv. Les projets en cours avec l'aide internationale (CIDA dans les Nippes, USAID dans l'agriculture de montagne, FAO à Marmelade) démontrent que l'environnement permet une augmentation de la productivité agricole.

v. Les zones agroécologiques que l'ont peut trouver en Haïti offrent des possibilités de cultures variées susceptibles d'augmentation de productivité et de production, aussi bien pour le marché local que pour les marchés internationaux. Dans chacune de ces zones (bon niveau de pluviométrie, fertilité du sol adéquate, potentiel d'irrigation) il existe des cultures phares ou des associations de cultures avec potentiellement une haute valeur ajoutée qui peuvent être améliorées pour répondre à la demande, locale ou étrangère, aussi bien qu'aux besoins de l'exploitant.

vi. Les perspectives d'augmentation de production de ces cultures et de ces systèmes d'exploitation sont très bonnes d'autant plus que le niveau actuel de technologie est extrêmement bas et que l'exploitant haïtien est un individu qui travaille dur, est créatif et répond bien aux signaux du marché.

vii. Une étude de la Banque Mondiale des systèmes d'exploitation montre que des espaces dans différentes zones agroécologiques ont un potentiel clair pour le développement. Ces espaces comprennent »des zones de montagnes humides, des zones de bas-fond (irrigués et humides) et des zones sèches et semi-arides. Dans chacune de ces zones agroécologiques, ont été identifiées des cultures de pointe avec haute valeur ajoutée qui peuvent répondre à la demande de marché et qui pourraient servir de moteurs de croissance soit seules, soit en association. Et l'étude conclut : « Au moins sur le court et moyen terme, il est important de soutenir le secteur agricole comme un moteur clé de la croissance d'autant que l'agriculture peut produire des effets multiplicateurs pour le reste de l'économie rurale. »

La question de principe peut donc être considérée comme réglée. Il reste des questions en suspens. Quels types d'intervention rendront l'agriculture plus efficace ? Quelles sont les structures : centralisées, décentralisées ? Comment stabiliser l'environnement ? Faudra-t-il instituer un pécule de l'environnement qui inciterait les exploitants à adopter des méthodes de préservation ou de restauration plus soutenables de l'environnement ? Autant de questions que nous laisserons aux spécialistes. Ce qui toutefois nous apparaît comme incontournable dès maintenant, c'est la question de la création d'une Banque Publique de Développement pour le financement de l'agriculture et des petites et moyennes entreprises.



D. Créer une Banque Publique de Développement

À plusieurs reprises au cours des dernières années, j'ai aussi bien dans les publications du Midh que dans des discours publics, recommandé la création d'une Banque Publique de Développement. Dans les milieux où l'idée a fait son chemin, nombreux sont ceux qui se sont frottés les mains, en pensant : « Ah ! Formidable ! Une nouvelle IDAI, qui permettrait à ceux proches du pouvoir de s'accorder des prêts de complaisance qui ne seraient jamais remboursés. » À ceux-là, nous répondons qu'ils ont tort d'espérer. Nous pensons qu'il n'y a pas de défaillances du secteur public bancaire auxquelles de fortes institutions, des professionnels compétents et honnêtes ne puissent parer ou remédier, et il n'y a aucune raison pour qu'une nouvelle banque publique finisse comme l'IDAI.

Ceux qui s'opposent à l'idée de la création d'une banque publique - souvent d'ailleurs par le silence - le font au nom de l'orthodoxie. Comment par ces temps de privatisation fondamentale, penser à monter un système de crédit public ? Ceux-là oublient - ou ne savent pas - que en avril 2004 les banques publiques dominaient le secteur bancaire dans la majorité des populations des pays sous-développés. Nous pourrions en rester là, s'il ne s'agissait que de polémiquer. Mais, dans la perspective d'une politique de croissance, qui est la nôtre, ignorer que l'accès au financement est la clé du processus de développement serait faire preuve d'irresponsabilité. Il n'y a pas de croissance sans investissements. Il n'y a pas d'investissements sans financement. À quel coût, et quelles sont les conséquences du manque d'accès au financement pour l'agriculture et les petites et moyennes entreprises, lesquelles sont les plus grandes créatrices d'emplois, sur la croissance et le développement économique ?

Haïti aujourd'hui est coincée dans un dilemme. D'un côté, le Gouvernement se doit de maintenir la stabilité du secteur financier dans son ensemble, ce qui suppose qu'il établisse des règles qui régissent le comportement des banques y compris des limites sur les types de crédits, les normes de capital et de liquidités. Mais d'un autre côté, on attend du Gouvernement qu'il crée la croissance, ce qui implique qu'il encourage les institutions financières à allouer du crédit aux entreprises productives et, du fait que de tels prêts présentent des risques, le Gouvernement a pour devoir d'équilibrer ces risques par rapport à l'exigence de stabilité à tous les niveaux.

Haïti dans un dilemme

La réconciliation nécessaire entre stabilité, croissance et large accès au crédit est l'un des nombreux défis que le Gouvernement s'est montré incapable de relever. Quand, en 1991, le Président Aristide avait décidé de libéraliser le secteur financier, de libérer les taux d'intérêts sur les prêts et les dépôts, de relâcher tous contrôles sur le crédit et les réserves obligatoires et de jeter la gourde sur le marché parallèle, j'avais dit : « C'est de la folie. Aucune action compensatrice n'est en place. De toutes les mesures de libéralisation, la libéralisation financière est la plus dangereuse. Son impact est vaste et a des répercussions sur tous les secteurs de l'économie. Le secteur est fragile, à la merci non seulement de changements politiques et économiques mais souvent même de perceptions psychologiques. Ne libéralisons pas tous azimuts sans avoir mis en place des garde-fous. » À cette mise en garde rendue publique par un communiqué du Midh, c'est Marie-Laurence Lassègue, qui avait été chargée de nous répondre. Elle l'a fait avec un propos hors sujet par référence à une fumeuse histoire de « carnet » d'où on devait comprendre que seul Aristide, auquel le peuple n'avait pas donné de « carnet », avait encore droit à la parole.

Si on nous avait écoutés, d'une part et en tout premier lieu, le scandale des coopératives ne se serait pas produit. D'autre part, le secteur financier ne finance pas le développement. La libéralisation sans garde-fous du secteur financier a abouti à l'absence de financement à long terme et à limiter l'accès au financement à un petit groupe de grandes entreprises ; 80 % des avoirs bancaires sont détenus par trois grandes banques ; 10 % d'emprunteurs individuels reçoivent environ 80 % du total des prêts. À peu près la moitié des crédits va au commerce et aux services, 1 % seulement va à l'agriculture et aux transports. La situation du secteur bancaire par rapport à la croissance de l'économie n'est pas seulement anormale mais absurde et suicidaire ; l'agriculture est reconnue comme moteur de croissance. Elle représente 30 % du PIB, 50 % de l'emploi total, 2/3 de l'emploi en zone rurale où vivent 2,7 millions de pauvres, et le crédit bancaire à l'agriculture ne représente que 1 % du total des crédits pendant que 45 % des dépôts dans les banques restent inutilisés.

Un secteur financier performant

Un secteur financier performant est une condition sine qua non de la croissance économique. Il a été amplement établi que 50 % de la variation du PIB par tête entre pays s'explique par la variation du crédit au secteur privé par rapport au PIB. Le financement induit la croissance. Les pays avec un secteur financier dynamique augmentent l'activité économique deux fois plus vite que les autres. À mesure que le PIB par tête augmente par suite du développement du secteur financier, les ménages bénéficient d'un revenu plus élevé, consomment et investissent davantage, diversifient leur épargne, et l'accès au crédit leur permet d'acheter des engrais, des semences et d'augmenter leur productivité.

La perspective d'un marché des capitaux restera encore longtemps une vue de l'esprit en Haïti et matière à spéculation pour commentateurs impatients. Le financement extérieur reste toujours une possibilité mais la question du volume, des conditions et de la prévisibilité restera toujours une source d'incertitude.

Mais il y a plus grave. Le plus grave est que les raisons pour lesquelles le crédit bancaire ne va pas à l'agriculture ne sont pas des raisons susceptibles de disparaître du jour au lendemain. Les banques préfèrent - et on les comprend - financer les déficits du Gouvernement, à un taux rémunérateur. Elles se plaignent - toujours à bon droit - de la faiblesse du système judiciaire, de la faiblesse du marché et des infrastructures. Dans quel délai ces problèmes seront-ils résolus ? Et qui peut garantir que, ces problèmes résolus, le secteur bancaire s'ouvrira au financement de la croissance ? On ne peut pas savoir.

La raison pour laquelle nous recommandons la création d'une banque publique de développement n'a donc rien d'idéologique. Ce n'est ni pour limiter le pouvoir économique et politique des banques privées, ni pour le plaisir de contrôler et d'infléchir le secteur bancaire mais pour corriger une défaillance du marché et faciliter l'accès au crédit pour de petites entreprises potentiellement productives lesquelles sont pour l'instant privées de toute possibilité raisonnable de contribuer à la croissance de l'économie.

À suivre
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L'article original peut être trouvé sur le site Web du journal Le Nouvelliste en cliquant ici.

samedi 23 mai 2009

Haïti (Économie) : III. Les composantes d'une stratégie

Source: Le Nouvelliste, 21 mai 2009
Par Marc L. Bazin
Président (MIDH)
marclouisbazin@hotmail.com


Introduction
Il était une fois un poète africain qui s'était égaré dans la brousse. Comme un paysan venait à déboucher d'une clairière, le poète lui demanda : « quelle direction prendre pour aller d'ici à la capitale ? » D'un geste de la main, le paysan indiqua la direction. Mais à peine avait-il fait le geste de la main que le paysan s'empressa d'ajouter : « seulement, si j'étais vous, je ne partirais pas d'ici », à quoi le poète répondit: « malheureusement, je ne peux partir que d'ici. » Nous sommes comme le poète africain. Pour dégager valablement des composantes fiables à notre stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté, il nous faut partir de l'état de l'économie haïtienne telle qu'elle est en ce mois de mai 2009.
Ce texte est en deux temps:
A) Notre économie n'est pas en bon état et son incapacité à générer la croissance vient en grande partie de l'échec de la politique de stabilité macroéconomique actuelle, telle qu'elle a opéré jusqu'ici.
B) A la question : quelle croissance, comment et pour quoi faire ? nous répondrons que pour avoir la moindre chance de réduire substantiellement la pauvreté, toute politique de croissance doit nécessairement s'accompagner d'une politique systématique de réduction de la fracture sociale, laquelle ne se conçoit pas sans un consensus national.
A. Notre économie n'est pas en bon état
2008 a été l'année de la pire crise humanitaire depuis 100 ans. Les dommages consécutifs aux ouragans sont estimés à $ 900 millions (15 % du PIB) sans compter la réhabilitation du secteur agricole, la reconstruction de l'habitat et des infrastructures. Les besoins de financement au titre de la réparation des désastres ont été évalués à $ 763 millions. L'insécurité alimentaire atteint plus de 3 millions de personnes. A la fin mars 2009, le Programme Alimentaire Mondial n'en touchait que 650.000 et si les donateurs ont augmenté considérablement leur financement de programmes de nourriture et de cash contre travail, l'appel d'urgence lancé par les Nations Unies ne recueillait que $ 127,5 millions en promesses, mais sur ces $ 127,5 millions de promesses, des engagements fermes n'étaient effectifs que à hauteur de 45 %. Par suite de la crise économique mondiale, les transferts des Haïtiens de l'étranger ont baissé, fait d'autant plus préoccupant que la consommation privée dépend fortement des transferts de la diaspora.
Entre octobre 2007 et septembre 2008, le PIB réel par tête s'est effondré. La croissance pour 2008 est maintenant estimée à 1,3% contre 3,4 % en 2007. En septembre 2008, le taux d'inflation avoisinait les 20 % contre moins de 8 % en 2007. Le déficit budgétaire global (hors dons et financements extérieurs) était de l'ordre de 2% du PIB au lieu des 1,7% programmés. La base monétaire s'est envolée, atteignant 14 % contre les 7,9% programmés. Bien entendu, le gouvernement, soucieux avant tout de contenir l'inflation et de contrôler les fluctuations du taux de change, a vendu pour $ 52,2 millions de devises étrangères, a augmenté de 20% le volume de bons BRH à souscrire par les banques commerciales pour un total de G 1,5 milliard et a doublé les taux d'intérêts. Pendant ce temps, et comme il fallait s'y attendre, les crédits au secteur privé stagnaient à hauteur de 13,1% du PIB. Pour sa part, le déficit commercial passait, entre 2007 et 2008, de G 1 milliard à G 1,6 milliard. La couverture de nos importations en devises est restée inférieure à trois mois et le service de la dette représentait 225,7% des exportations et plus de 10% des recettes fiscales.
Qu'en est-il de 2009? La situation se présente-t-elle sous un meilleur jour? Pas du tout. Au contraire. Les projections de croissance ont dû être révisées à la baisse, de 4,5 % à 2,5 %, et d'inflation à la hausse de 7% à 9,5%. Même à 2,5 %, taux à peine supérieur au taux d'accroissement de la population, la projection de croissance en 2009 est hautement spéculative, car elle sera vraisemblablement handicapée notamment par une baisse nette des exportations par suite de la récession mondiale, une baisse des envois des Haïtiens de l'étranger, laquelle réduira la consommation, et une augmentation des importations alimentaires.
Le budget 2009 prévoit un programme ambitieux de dépenses d'investissements, en augmentation de 1,8 points de pourcentage par rapport à 2008. Les dépenses de 2009 (y compris les investissements financés par l'extérieur) sont projetées à hauteur de G 61 milliards. Pour financer en partie ces G 61 milliards, le gouvernement espère collecter des ressources propres à hauteur de 10,5 % du PIB. Comme pour la projection de croissance, cette projection de couverture des dépenses par des ressources internes propres est aléatoire. Depuis le rejet par l'opinion, appuyée par le Parlement et les distributeurs de cellulaires, de l'augmentation de la taxe sur les communications, il souffle dans notre pays un vent de fronde contre l'impôt dont les autorités auraient tort de sous-estimer l'impact.
Les ressources (y compris financement extérieur) sont évaluées à G 48,8 milliards. En excluant le financement extérieur, le déficit prévisionnel global est de G 8,8 milliards pour 2009. Fin mars 2009, le gouvernement espérait pouvoir couvrir ce déficit avec un soutien budgétaire de G 6 milliards, dont une grande partie viendrait des ressources des fonds vénézuéliens, des allègements et des rééchelonnements de la dette à hauteur de G 900 millions, un tirage de G 300 millions sur les dépôts du gouvernement à la Banque Centrale et G 2 milliards qui viendraient de la réunion de Washington. Au cas où ces G 2 milliards ne viendraient pas, c'est la planche à billets qui serait mise à contribution mais à une condition qui défie le bon sens : en effet, le gouvernement s'est engagé par devant le Fonds Monétaire International, au cas où il était condamné à faire du financement monétaire pour les G 2 milliards, à rembourser la Banque Centrale intégralement en 2010 par des ressources budgétaires normales. Choisir une année électorale pour rembourser $ 50 millions nous paraît, quant à nous, une idée intempestive et plutôt originale qui exposera le pays soit à des remous sociaux considérables soit à la non-exécution de ses engagements internationaux.
Pour ce qui est de la balance des paiements, en 2009, elle sera négative pour la première fois depuis 2003. Les importations de produits pétroliers et de biens alimentaires augmenteront ($ +200 millions) les envois des Haïtiens de l'étranger vont baisser ($ -154,4 millions) et l'impact global négatif se situe à $ -240 millions. Si on s'attend à ce que le FMI couvre une partie du déficit de la balance des paiements avec un nouveau crédit de DTS 25 millions, le financement du solde des besoins (en support budgétaire, financement de projets, assistance humanitaire, au 30 mars 2009), était hautement incertain, les soutiens additionnels promis étaient alors de $ 193,5 millions par rapport à des besoins évalués à $ 654,4 millions.
Pour résumer, inflation en hausse, croissance en baisse, déficits budgétaires en augmentation et financement non assuré, balance des paiements négative pour la première fois depuis 2003, c'est là un bilan lourdement négatif et nous pensons que c'est à tort qu'on voudrait en faire porter toute la responsabilité aux ouragans et à la crise mondiale. Ces éléments ont certainement joué un rôle mais nous ne devons pas oublier que, en tout état de cause, entre 2006 et 2008, les projections de taux de croissance ont constamment été révisées à la baisse pour une raison ou pour une autre. Pour nous, la responsabilité majeure de la paralysie économique actuelle ne doit pas être recherchée ailleurs que dans la persistance depuis trois ans d'une politique de stabilité macroéconomique bien inspirée dans son principe mais mal encadrée dans la pratique.

a) Notre politique de stabilité macroéconomique n'est pas crédible. Elle nous permet de résoudre des problèmes de liquidité mais non de solvabilité. Bien sûr, nous réduisons les déficits mais personne ne croit que nous soyons pour autant devenus solvables. Pour se convaincre de cela, il suffit de consulter le ratio dette/PIB lequel, fin septembre 2008, était estimé à 29%, et de constater la tendance croissante à la dollarisation, signe patent du manque de confiance du public et des investisseurs dans la gestion de l'économie.
b) Les améliorations de l'équilibre budgétaire n'ont très souvent pu se réaliser que soit par le report à plus tard de dépenses d'investissements nécessaires, lequel report à plus tard pénalise la croissance, soit par des augmentations de ressources dont l'effet n'est pas reproductible à l'infini et ne joue qu'une seule fois, à quoi il faut ajouter le transfert abrupt, fin septembre 2008, de $ 51 millions de fonds vénézuéliens alors que les dépenses hors budget de fonds vénézuéliens ($ 197,5 millions) ne devaient être exécutées qu'en 2009.
Le report à plus tard des dépenses d'investissements en capital, de santé et d'éducation est d'autant plus indéfendable que leur impact budgétaire est calculé sur une base cash et ne prend pas en compte la très forte rentabilité de tels projets sur le long terme. A ne prendre en compte que l'impact de ces dépenses sur le court terme et à les considérer comme de pures dépenses de consommation, on minimise le fait que contrairement à de simples dépenses de consommation, ces dépenses-là sont de nature à augmenter la production et à générer des ressources fiscales. Dans la mesure où réduire les investissements sur ces dépenses réduit la croissance et les ressources fiscales à venir, cette manière de faire affecte négativement la solvabilité financière elle-même.
c) La politique de stabilité macroéconomique, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, ne jouit pas d'un dispositif institutionnel satisfaisant. Un cadre macroéconomique stable n'est pas une fin en soi. Un cadre macroéconomique stable n'a d'intérêt que comme moyen de fournir un bon environnement macroéconomique global. Or, la contribution directe que la stabilité macroéconomique peut apporter à la croissance dépend de l'environnement institutionnel. Les entrepreneurs quels qu'ils soient - fermiers, petites entreprises, sociétés industrielles et entreprises multinationales - sont au coeur du processus de développement. Ils fournissent plus de 90% des jobs, et représentent donc des acteurs incontournables pour la croissance. Leur décision d'investir est déterminée par le climat d'investissements, et le climat d'investissements, c'est le gouvernement qui le détermine car c'est au gouvernement à garantir les droits de propriété, à assurer la sécurité des transactions, à fournir l'infrastructure à des coûts modérés et stables, à pratiquer une politique fiscale d'encouragement et d'incitation à la réalisation d'investissements, à entourer le marché du travail et le marché des capitaux du cadre propre à les inciter à contribuer à la croissance. C'est au Gouvernement qu'il appartient de prendre des mesures efficaces de lutte contre la corruption, de maintien d'un environnement politique démocratique et fonctionnel et d'un climat sécuritaire satisfaisant.
A défaut de ce climat-là, la stabilité macroéconomique est comme un sac vide, les entrepreneurs n'investiront pas beaucoup et la croissance ne sera pas au rendez-vous. L'absence de réformes institutionnelles mine l'efficacité de la stabilité macroéconomique elle-même, jette des doutes sur la capacité de la stabilité macroéconomique à se maintenir et transforme le secteur privé en spectateurs sceptiques en situation d'attente.
B. Quelle croissance, pour quoi et comment faire ?
Nous partons donc de très bas. C'est pourquoi la croissance économique que nous-même nous recherchons, ce n'est pas une croissance pour le principe. C'est une croissance pour réduire la pauvreté substantiellement d'ici les dix prochaines années. Avec les taux faméliques actuels de 2-3 %, quand ce n'est pas 1,3 %, Haïti ne va nulle part. Car tous les exercices de simulation sont formels : dans l'hypothèse d'une augmentation du revenu par tête de 2 % par an, le taux d'extrême pauvreté ne baisserait que de 3,3 % après cinq ans. Pour réduire la pauvreté substantiellement, compte tenu du bas niveau de croissance en cours depuis si longtemps, et des faiblesses structurelles de notre appareil de production, la stratégie de véritable croissance économique que nous préconisons se donne pour objectif de porter la croissance sur la période à un taux de 4,4 % par tête par an, ce qui correspondrait à un taux annuel de 6,7 % du PIB global. Le modèle actuel de développement dans lequel Haïti s'est engagée depuis le milieu des années 80, s'il a incontestablement réussi, sauf interférence extérieure, à réduire l'inflation, à stabiliser les prix, à réduire les déficits budgétaires et à augmenter les réserves internationales, notamment entre les années 2004 à 2008, est insusceptible de générer une croissance assez forte et assez stable pour réduire la pauvreté de manière significative et, à notre avis, les chances pour l'avenir ne sont pas meilleures.
D'abord, parce que les postulats de départ ne se sont pas vérifiés. Ensuite, parce que le modèle, chez nous, ne fait pas une place sérieuse et responsable à la réduction des inégalités.
Le postulat que le contrôle de l'inflation et des déficits budgétaires déboucherait sur la croissance ne s'est pas confirmé en Haïti. Par comparaison avec les années 1975 80, les taux de croissance des années 1991-2008, dans le meilleur des cas, ont été de moitié inférieurs. Entreprises dans la précipitation, sans préparation adéquate et sans infrastructure appropriée, les libéralisations ont réduit la production agricole, affaibli considérablement la production industrielle pour le marché local, réduit les ressources budgétaires et changé la structure des exportations. Les exportations ont augmenté mais les importations ont augmenté bien davantage et, mis à part le cas de l'industrie d'assemblage, la libéralisation unilatérale n'a pas garanti un large accès aux marchés extérieurs. Concentrées à l'extrême, les banques prêtent à des clients privilégiés dans des services et négligent d'autres secteurs productifs tels l'agriculture.
Nous pensons, pour notre part, que si c'est pour réduire la pauvreté que nous voulons la croissance, alors c'est tout l'agenda du développement qu'il faut changer. Au niveau de pauvreté, d'inégalité et de faible croissance où nous sommes arrivés, il ne peut être question de continuer à nous comporter comme si le simple fait de libéraliser l'économie, de l'ouvrir au monde extérieur, de privatiser les entreprises, de libéraliser les taux d'intérêts, de prétendre laisser libre champ au marché nous donnera jamais le taux de croissance nécessaire et suffisant pour réduire la pauvreté. La globalisation, nous devons la saisir et non pas la subir.
Il nous faut repenser l'agenda de développement. Continuer à dire que l'on veut élargir le rôle du marché sans accompagner le marché d'un arsenal de politiques publiques qui : a) rendent le marché plus efficace, et b) contribuent directement à réduire la fracture sociale, équivaudrait à des coups d'épée dans l'eau. Dans l'approche que nous-mêmes préconisons, croissance économique et réduction de la pauvreté et des inégalités vont de pair. La croissance, à elle seule, en supposant qu'on l'obtienne, ne fera pas l'affaire. Car si la croissance est une condition de réduction de la pauvreté, elle ne peut en rien réduire le niveau de pauvreté si elle ne s'accompagne pas d'une lutte systématique contre l'exclusion sociale. Les inégalités limitent l'effet de la croissance sur la réduction de la pauvreté et parfois même les inégalités bloquent la croissance. Réduction de pauvreté et des inégalités ne peuvent plus figurer comme on ne sait quel appendice implicite de la croissance. Si on veut augmenter l'impact de la croissance sur la réduction de la pauvreté, il nous faut impérativement réduire les inégalités. Croissance économique, réduction de la pauvreté et des inégalités se renforcent les unes les autres.
L'approche à l'honneur aujourd'hui, qui consiste à dire en théorie « moins il y a d'État, plus il y a de marché, mieux cela vaut » mais en réalité, est une approche dans laquelle l'État s'abstient de faire les bonnes choses qu'on attend de lui et au contraire tolère un environnement pénalisant, doit céder la place à une nouvelle politique dans laquelle un État engagé dans le développement se donne les moyens de corriger aussi bien les déficiences du marché que les siennes propres et recherche un consensus national pour lutter contre les inégalités.Prochain article : Vers une économie efficace et solidaire
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samedi 9 mai 2009

Haïti (Économie): II Des verités fondamentales (Suite)

Source: Le Nouvelliste, 7 mai 2009
Par Marc L. Bazin
Président (MIDH)
marclouisbazin@hotmail.com



C. Nous convertir à une approche plus orthodoxe de l'aide internationale
Puisque Haïti est un pays en déficit chronique, que nous n'avons pas (comme la Jamaïque) accès au marché international sur lequel nous pourrions émettre des bons, que les accords passés avec le Fonds Monétaire International nous interdisent de recourir à la planche à billets, l'aide internationale à des conditions de faveur est notre seul recours pour le financement des déficits. C'est bien ce qui se passe en réalité. Entre 2005-2008, l'aide internationale concessionnelle a financé pour G. 13 milliards de soutien budgétaire, G. 38 milliards de dons pour des projets et G. 50 milliards d'aide aux investissements, pour un total d'environ G 100 milliards, soit donc une moyenne de G. 20 milliards par an. À ce financement des déficits par l'aide internationale, il faut ajouter les allègements de la dette, l'assistance technique, les aides humanitaires et les dons en nourriture.
Mais l'aide étrangère n'a pas que des qualités. Elle est imprévisible dans son montant. Son rythme de déboursement est souvent lent. Une grande partie de l'aide passe par les ONG, non par le Gouvernement. Souvent les donateurs ont des procédures différentes. De tout cela, Haïti se plaint. À bon droit. Mais surtout Haïti voudrait que l'aide augmente. Ceci aussi est normal et logique, compte tenu de nos besoins. Mais dans notre conception, dans la manière dont nous percevons nos rapports avec l'aide internationale, il y a quelque chose de malsain et de profondément vicié à la base. Nous avons tendance à nous comporter et à raisonner comme si l'aide était un dû et non pas un concours volontaire de la part des donateurs. Jugez-en vous-mêmes.
Dans un document intitulé « Vers un nouveau paradigme de coopération, Washington 14 avril 2009 », préparé à l'intention de la réunion de Washington, on lit : « Dès les premiers travaux préparatoires, il est clairement apparu que les partenaires de la Communauté internationale attendaient les décisions du Gouvernement sur des sujets en discussion depuis un moment déjà. »
Ces sujets sont :
- l'augmentation des recettes propres, notamment par la taxe sur les communications
- la diffusion publique de rapport sur l'exécution du Programme d'urgence
- le financement du Fonds d'Entretien Routier en adéquation avec les investissements consentis
- la grille de planification de l'électricité en rapport avec les coûts de production
- la facilitation des investissements.
En ce qui nous concerne, et en ce qui concerne toute personne sensée et de bonne foi, il ne devrait pas y avoir, sur l'une quelconque de ces questions, matière à débat puisqu'il s'agit, soit d'un problème de transparence dans la gestion des fonds publics, soit d'un problème de gestion efficace de nos maigres ressources. Pourtant, à toutes ces questions, le rapport donne des réponses pour le moins inattendues et équivoques. Le rapport dit : « Le Gouvernement est disposé à agir lorsque les conditions favorables sont réunies. Par ailleurs, il doit y avoir réciprocité dans la mesure où les gains pour la population en termes de quantité et de qualité de services permettent de justifier tous les sacrifices et efforts additionnels. Pour que les mesures attendues soient politiquement et socialement acceptables, elles doivent correspondre à un apport de ressources conséquent. » En clair, si la communauté internationale veut que Haïti augmente ses recettes propres, et publie un rapport sur la manière dont les fonds vénézuéliens ont été utilisés, il faut qu'elle nous dédommage au préalable et qu'elle nous paie en conséquence. De toute évidence, il y a maldonne, d'autant plus que dans ce même document Haïti propose « un plan sur un horizon de douze à dix-huit mois (exercices 2008-2009 et 2009-2010) au coût total de $ 792 millions », auxquels s'ajoutent $ 125 millions au titre du Programme de redressement des finances publiques. Entre les besoins des programmes ci-dessus et la réponse faite aux demandes de transparence et de bonne gestion, l'écart est considérable, et il n'y a pas lieu de s'étonner que le Canada ait rendue publique sa décision de ne pas participer à un quelconque financement à court terme, ni non plus que, en dehors d'un beau succès diplomatique, la réunion de Washington se soit soldée par des résultats financiers maigres par rapport aux attentes.
L'approche que nous-mêmes nous proposons pour l'aide étrangère se formule comme suit. Nous devrions pouvoir dire aux donateurs : « Voici notre stratégie de croissance. Voici nos priorités. Voici les règles que nous nous fixons pour atteindre à la croissance. En voici le coût et également voici notre contribution. » Sur cette base, les concours extérieurs viendraient en complément de nos moyens propres et non comme le début, et encore moins, comme une condition sine qua non, de notre propre action. Nous pensons que les autorités devraient changer d'attitude et adopter vis-à-vis de l'aide internationale une attitude plus orthodoxe.
Pour obtenir davantage d'aide, il y a des règles à observer. Citons-en au moins quatre :
- tout d'abord, la démonstration par des actes concrets que notre pays assume son effort de développement et ne considère pas les réformes comme des obligations imposées de l'extérieur que l'on subit parce que c'est le prix à payer pour recevoir de l'aide et vis-à-vis desquelles on doit pouvoir marronner aussi longtemps que possible
- nous devrions renforcer notre capacité d'analyse et d'identification des contraintes à notre potentiel d'absorption de l'aide et mettre en place des mécanismes propres à lever ces contraintes
- nous devrions espacer les interventions en fonction des contraintes, aligner les décisions d'investissements publics en fonction des priorités et établir des liens étroits entre le processus de décision relatif à la stratégie de réduction de la pauvreté et les différentes parties appelées à participer à, ou à bénéficier, de l'exercice
- finalement, le grand défi est d'établir un dispositif efficace de facilitation de l'augmentation de l'aide. L'idée centrale d'un tel dispositif est de lier les Ressources aux Résultats (R&R), c'est-à-dire d'établir un lien clair entre les ressources nouvelles et la stratégie propre du Gouvernement et les résultats additionnels qu'on est en droit d'attendre des ressources en augmentation.
Ces principes d'alignement et d'harmonisation de l'aide par rapport aux résultats ont été bien compris et absorbés par de nombreux pays sous-développés (Rwanda, Ouganda, Ghana). Le cas du Ghana est particulièrement intéressant. Le Ghana a deux atouts. Son taux de croissance économique est de 5 à 6 % par an. Son plan vise à porter le taux de croissance à 8,5 %. Le Ghana a articulé clairement ses objectifs de développement et a défini non moins clairement les politiques et les programmes qui lui permettront d'atteindre ses objectifs. En juin 2006 s'est tenue à Accra une Conférence des donateurs. Ces donateurs ont augmenté l'aide de manière considérable, y compris $ 5 milliards ($ 800 millions de plus que ce qui avait été promis six mois auparavant), plus $ 1,3 milliard d'allègement de la dette, soit donc $ 6,3 milliards pour quatre ans. Oui, nous avons bien dit 6,3 milliards de dollars !
À notre avis, c'est toute l'argumentation du problème de l'augmentation du volume de l'aide qu'il nous faudrait repenser. La question du volume de l'aide étrangère devrait se poser, non pas en termes d'équité ou de justice, c'est-à-dire en termes de « faire quelque chose » pour Haïti, encore moins en termes de dette des donateurs mais, plus fondamentalement, au regard de l'objectif de croissance.
Prenons, par exemple, le cas de l'infrastructure. Le raisonnement qui devrait guider notre demande d'aide devrait partir de la pénalisation que nous impose l'obligation de stricte observance de la stabilité macroéconomique. On sait que les projets d'infrastructure ont un taux de rentabilité parfois élevé (de 20 à 25 %). On sait aussi qu'un niveau élevé d'investissements publics dans l'infrastructure augmente le taux d'investissements privés dans l'économie et que, quand les deux sont complémentaires, une augmentation du taux d'investissement dans l'infrastructure augmentera la rentabilité de l'investissement privé et la quantité du stock de capital. Depuis longtemps, les investissements en capital d'Haïti, faute de ressources et à cause du blocage de la règle du déficit zéro, ne représentent qu'un pourcentage faible de son PIB. Le fait que l'investissement public en infrastructure soit faible par suite des politiques d'ajustement a réduit le taux de croissance de 1 % du PIB dans plusieurs pays d'Amérique latine entre 1980 et 1990. Ceci est forcément vrai chez nous. Il faut donc investir davantage dans l'infrastructure. Malheureusement, le niveau d'infrastructure nécessaire pour servir d'aimant à la croissance est élevé. Il y a un minimum d'infrastructure en deçà duquel un pays ne peut pas descendre s'il veut que l'infrastructure contribue à la croissance et à l'augmentation de la productivité. Pour atteindre à ce minimum d'infrastructure, un pays comme le nôtre, qui part de très bas, aurait besoin d'un niveau élevé d'investissements publics d'infrastructure sur une longue période.
Une aide étrangère en augmentation pour le financement de l'infrastructure en Haïti est donc une nécessité non seulement à cause de notre faible capacité de financement public mais aussi parce que le minimum indispensable d'investissements nécessaire est élevé (routes, électricité, ports, télécommunications), parce que la réduction de la part du budget d'infrastructure imputable aux programmes d'ajustement a fait baisser la croissance, et a réduit, plutôt qu'elle n'a accru, le niveau de solvabilité financière et a aggravé la pauvreté.
Si notre conception de l'aide étrangère n'est pas très orthodoxe, elle est également, à beaucoup d'égards, passablement étroite. Nous pensons qu'il y a plusieurs autres domaines auxquels le champ de la coopération pourrait être élargi. Nous en voyons au moins deux dont le potentiel économique est considérable. L'un est l'adhésion d'Haïti à l'Accord CAFTA-DR. Un autre est un règlement légal et ordonné du problème de la migration.
D. Rechercher l'inclusion d'Haïti à l'Accord CAFTA-DR
Signé en 2004 entre les États-Unis et plusieurs pays d'Amérique centrale dont la République Dominicaine, CAFTA-DR (Central American Force Trade Agreement) est un accord commercial qui vise à éliminer les droits de douane, à réduire les barrières non-tarifaires, et à faciliter les échanges commerciaux entre les États-Unis et l'Amérique centrale. Bien entendu tous ces pays (Costa Rica, El Salvador, Guatemala, Honduras, Nicaragua, République Dominicaine) entretiennent déjà, comme nous, des relations commerciales privilégiées avec les États-Unis dans le cadre d'accords préférentiels du type CBI. Mais CAFTA-DR est plus ambitieux. Il est plus complet, et il transforme fondamentalement la nature des relations commerciales avec les États-Unis. Il ne s'agit plus, comme avec le CBI, d'une concession unilatérale des États-Unis sous forme d'arrangements préférentiels mais d'un accord bilatéral permanent, ce qui donne à ces pays d'Amérique centrale un accès élargi à un plus vaste marché sans limite dans le temps et augmente les chances d'investissements directs. Avec CAFTA-DR, les droits de douane sur toutes les exportations non-agricoles et non-textiles de l'Amérique centrale vers les États-Unis et les droits de douane sur 80 % des exportations non-agricoles et non-textiles des États-Unis vers l'Amérique centrale sont réduits. Les droits de douane sur d'autres produits seront éliminés progressivement sur une période de 5 à 20 ans. Si l'Accord prévoit des périodes de transition de 20 ans pour plusieurs produits agricoles, maintient des droits de douane à l'importation sur le sucre et le maïs et si une large gamme de produits (viande de boeuf, beurre, fromage, lait et cacahuètes) continuera à être protégée par des quotas d'importation, il n'en est pas moins une nouveauté extraordinaire en raison de son caractère permanent et de ses implications pour le flux d'échanges commerciaux et d'investissements. Qu'il suffise de se référer au cas mexicain et à NAFTA. Après NAFTA, les échanges commerciaux du Mexique avec les États-Unis ont, entre 1993 et 2003, plus que doublé en termes de dollars, la part du commerce dans le PIB du Mexique est passée de 40 % entre 1980 et 1993 à 58 % depuis NAFTA, et les investissements américains au Mexique sont passés de $ 12 milliards entre 1991 et 1993 à $ 54 milliards entre 2000-2002.
Les effets sur notre croissance de la signature d'un tel Accord avec les États-Unis seraient considérables. Non seulement la libéralisation commerciale dans des conditions normales est porteuse de croissance et réduit les prix des produits de consommation importés mais il y a plusieurs autres créneaux par lesquels une telle libéralisation favoriserait des investissements notamment à travers l 'augmentation de l'épargne nationale, la réduction du coût du capital, l'élargissement du secteur financier et le transfert de technologies a fortiori si un tel transfert de technologies est associé à l'effet de mobilité de la main-d'oeuvre que nous évoquons ci-après.
E. Rompre le cercle vicieux de la migration
Haïti est le pays sous-développé avec le taux le plus élevé de migration de personnes de niveau universitaire, 88 % des Haïtiens qui émigrent le font parce qu'ils ne trouvent pas en Haïti des opportunités pour travailler. Le cercle vicieux vient de ce que notre pays ayant perdu une quantité considérable de gens qualifiés, la capacité d'Haïti à générer des investissements productifs et à alimenter la croissance de la productivité en est réduite d'autant, ce qui a pour effet de nourrir encore davantage la migration des gens qualifiés. Devant une telle situation, on peut dire deux choses : soit qu'il faut arrêter de former des gens qualifiés aussi longtemps que les autres facteurs qui font obstacle à la croissance (et qui empêchent de leur trouver du travail) ne sont pas levés. Ou bien que les pays appelés à profiter de la migration haïtienne qualifiée (en attendant qu'Haïti améliore sa capacité propre d'absorption de ses cadres), nous aident à financer le cursus universitaire, et pas seulement les médecins et les ingénieurs et l'informatique, mais aussi les infirmières, les plombiers, les maçons et les réparateurs de cellulaires. Ceci contribuerait, d'une part, à soulager l'État des $ 248 par tête qui lui coûte l'enseignement universitaire, de renforcer le financement du préscolaire ($ 81 par tête) et du secondaire ($ 69 par tête), et d'autre part, permettrait à l'aide internationale d'influencer la formation universitaire en Haïti en fonction d'un marché du travail élargi.
De toute manière, migration ou pas, l'aide internationale au financement du cursus universitaires est indispensable. D'une part, parce que la formation d'une main-d'oeuvre éduquée est une composante essentielle de toute politique de croissance mais aussi parce que, même si on n'évalue qu'à un minimum de $ 100 par tête la contribution de l'État à une éducation de qualité au seul niveau primaire, Haïti devrait investir $ 200 millions (soit le double de ce que nous dépensons actuellement) chaque année pour soutenir chacun des élèves du primaire.
Les 88 % d'Haïtiens qui émigrent ont la plupart du temps reçu leur éducation avec des fonds publics. Le coût de la migration en termes de perte pour la société et l'économie d'une population de niveau universitaire est important ne serait-ce qu'en termes de perte de main-d'oeuvre, à quoi il faut ajouter la perte de productivité de ceux restés au pays, désormais privés d'encadrement et les coûts payés par l'État pour assurer l'éducation. Les envois de l'étranger représentent-ils une juste et suffisante compensation ? Ceci est évidemment difficile à calculer. Faudrait-il instituer une taxe à l'aéroport ? Le taux de ladite taxe par tête devrait être élevé pour rapporter un niveau de réserves substantiel. De toute manière, les Etats-Unis sont le seul pays qui taxe leurs citoyens en fonction de la citoyenneté en lieu et place du lieu de la résidence. La solution serait-elle dans la réorientation du système éducatif, une réorientation qui nous amènerait à concentrer l'effort sur des activités économiques (agriculture, tourisme, services) pour lesquelles l'économie haïtienne aurait un besoin prioritaire, lequel théoriquement découragerait la migration ? Ambitieux mais risqué, notre capacité d'absorption de main-d'oeuvre qualifiée même dans ces domaines prioritaires, étant limitée et notre compétitivité par rapport à l'extérieur - ne serait-ce que le reste de la Caraïbe - incertaine. En partant à l'étranger et en gagnant bien leur vie, grâce à leur diplôme financé par l'État haïtien, les migrants jouissent des fruits de la rentabilité privée de l'éducation, mais la rentabilité sociale de l'éducation est ignorée. Si leurs études avaient été financées avec des prêts, on pourrait dire qu'un moyen de récupérer sur l'utilité sociale aurait été de diminuer le remboursement des prêts d'un montant déterminé en fonction du temps que les bénéficiaires passeraient au pays, une fois leur diplôme obtenu. Mais nous n'avons pas de système de prêts et, en tout état de cause, il ne saurait être question, après que nous avons été incapables de construire un système économique qui leur donne un emploi bien rémunéré et des conditions de vie acceptables pour eux, et leur famille, d'empêcher que nos compatriotes tentent leur chance ailleurs.
C'est pourquoi nous pensons que la meilleure solution est d'adopter une politique de la diaspora qui consisterait à rechercher le financement d'une partie du cursus universitaire et de certaines professions techniques par l'aide extérieure, à charge par les donateurs de privilégier celles des formations les plus conformes aux besoins de leur large marché.
Le fait que des Haïtiens seraient formés grâce à un financement extérieur dans des disciplines conformes aux besoins des pays d'accueil ne signifierait pas que ces Haïtiens soient perdus à jamais pour Haïti. Ils continueraient d'agir comme courroie de transmission du savoir, de contacts avec les firmes étrangères et la technologie. Nous pensons que Haïti et le pays d'accueil devraient signer des accords qui facilitent le retour soit en permettant la double nationalité, soit en permettant aux Haïtiens de la diaspora, une fois revenus en Haïti, de continuer à bénéficier de leur droit à la pension et à l'assurance-santé.
S'agissant des travailleurs saisonniers de qualification limitée, Haïti se doit de rechercher la signature d'un accord (type mexicain) avec les États-Unis qui permettrait à des contingents d'Haïtiens de contribuer au développement de l'agriculture, du tourisme et de la construction aux États-Unis. Il existe actuellement des centaines d'accords de ce type dans le monde, y compris 168 signés au cours des 50 dernières années, dont la moitié au cours des dix dernières années. Une fois la récession terminée aux États-Unis - et nous espérons que ce sera pour bientôt - un accord de migration temporaire et légal de main-d'oeuvre haïtienne vers les États-Unis réduirait considérablement, et peut-être même, éliminerait le nombre de boat people, contribuerait à augmenter la compétitivité américaine vis-à-vis de plusieurs pays dont certains, en raison de la crise, inclinent de plus en plus au protectionnisme et, une fois revenus au pays, les migrants temporaires investiraient et augmenteraient la compétitivité de notre agriculture. Un autre avantage non négligeable d'un tel Accord avec les États-Unis est qu'il ferait baisser le niveau de l'offre de travail haïtien en République Dominicaine et aux Bahamas, et réduirait la tension permanente entre nous et les voisins que constitue la migration illégale.
F. Augmenter les investissements et l'épargne
Une croissance forte et soutenue ne se conçoit pas sans des investissements élevés. Aucun des pays qui ont augmenté leur taux de croissance substantiellement n'a un taux d'investissement inférieur à 25 % du PIB. La question de savoir quelle proportion d'investissements devra aller tel ou tel secteur sera traitée dans la troisième partie de cet article. À ce stade, signalons simplement, pour le principe, que toute augmentation des investissements passe par un choix entre consommation et dépenses, entre maintenant et plus tard. Il y aura donc toujours un choix à faire entre le court et le long terme. De même, il faudra toujours garder à l'esprit que si les dépenses publiques en infrastructure facilitent l'investissement privé et en augmentent le rendement, les budgets publics excessifs évacuent le secteur privé. Les dépenses se financent par l'impôt, l'emprunt, l'inflation ou l'aide extérieure. L'aide extérieure n'étant pas infinie, le recours abusif aux autres modes de financement priverait le secteur privé des ressources dont autrement il pourrait disposer pour financer ses investissements. Il y a donc un équilibre à trouver. D'un autre côté, rien n'interdit - au contraire - tout encourage le Gouvernement à associer le secteur privé à l'augmentation de l'investissement, notamment en matière de télécommunications (les téléphones cellulaires en sont un bon exemple). Ceci dit, le Gouvernement devra se garder de traiter le produit de l'investissement privé comme une vache à lait. Toute politique systématique de transfert de revenus du consommateur à l'État, par le biais de la télécommunication privée, ne peut aboutir qu'à augmenter le prix du service, et à mettre le service hors de portée de la majorité de la population.
Quant à l'épargne, il n'existe pas un seul cas de croissance qui ne se soit accompagné d'une augmentation de l'épargne. De la même façon que la croissance dépend des investissements, les investissements dépendent de l'épargne nationale d'abord et non pas de l'épargne de l'étranger. Or, l'épargne du secteur public est, chez nous, extrêmement faible, pour ne pas dire, nulle. L'épargne a trois composantes : les ménages, les entreprises, le Gouvernement. Les ménages sont trop pauvres pour épargner et de toutes façons, ne disposent pas en quantité d'instruments de collecte de l'épargne qui en faciliteraient l'accumulation. Le secteur privé épargne davantage - et de loin - que les ménages et le Gouvernement mais ne compense pas l'insuffisance des deux autres secteurs.
L'insuffisance de l'épargne et la faible part relative de deux des secteurs apparaît ci-dessous. Entre 2002 et 2009, la situation de l'investissement et de l'épargne a évolué comme suit :
Investissement et Épargne publique 2002-2006
(en % du PIB)
Investissement 2002 2003 2004 2005 2006
Total ................ 25,1 30,7 27,3 27,4 28,9
Public ................ 4,3 7,0 6,8 7,1 5,3
Privé ................. 20,8 23,7 20,6 20,3 23,5

***
Épargne 2002 2003 2004 2005 2006
Total ....... 24,2 29,1 25,7 30,1 28,9
Publique... -1,1 -0,3 1,3 1,5 1,6
Privé ..... 25,3 29,5 24,4 28,6 27,3

***

Ce que font ressortir ces tableaux est d'une part que l'investissement public est anormalement faible, que sa part par rapport au secteur privé est sévèrement déséquilibrée et ce, dans le temps même où les imbroglios du montant réel d'investissements publics ne sont pas éclaircis. Quant a l'épargne, la différence entre les deux secteurs est encore plus accentuée au détriment du secteur public. Des chiffres provisoires nous indiquent que les mêmes tendances se retrouvent en 2008 et en 2009, comme suit :

Épargne publique (en % du PIB)
2007 2008 2009
Total 21,5 28,3 28,4
Publique 2,9 3,0 1,4



G. Renforcer la capacité de l'État
En lieu et place d'une entité fonctionnelle qui possède et exerce le monopole légitime de la force, garantit l'état de droit et fournit aux Haïtiens un minimum des services qui leur sont nécessaires pour la survie au quotidien, l'État aujourd'hui est le haut lieu de la confusion des pouvoirs entre ses différents organes, et de délégitimisation des institutions et du processus démocratique. De ce fait, il n'inspire pas confiance, et ne fournit pas au secteur privé l'espace légal, institutionnel et psychologique dont il aurait besoin pour investir et entreprendre.
Pour servir à la croissance, l'État devra donc renforcer sa capacité àassurer la sécurité à l'intérieur d'un régime d'état de droit, sur tout le territoire, à assurer à faire respecter l'indépendance des pouvoirs, à gérer les finances publiques dans la transparence, et à donner aux Haïtiens un minimum d'accès à l'école, à l'eau potable, à l'électricité, aux soins de santé et à une alimentation décente.
H. Transformer les jeunes en acteurs de développement
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. D'un côté, les jeunes représentent plus de 50 % de la population globale. Entre 15 et 24 ans, ils sont 2.300.000. Entre 10 et 24 ans, ils sont 3.200.000. Marginalisés à l'extrême, c'est dans leurs rangs que sévit le plus fort pourcentage de chômeurs, que se retrouve le taux le plus élevé de VIH/Sida et le rêve de l'immense majorité des jeunes, c'est de fuir, c'est de quitter Haïti à n'importe quel prix, fût-ce au péril de leur vie. D'un autre côté, sur 9 millions d'Haïtiens, il y en a 3,3 millions au bord de l'agonie et de la malnutrition. L'agriculture est incapable de nourrir la population. L'environnement est saccagé à 97 % dans le temps même où les prix des produits alimentaires sont à la hausse. Compte tenu du bas niveau de productivité de nos agriculteurs, il faudra attendre un certain temps avant que la production arrive à éviter la famine chez les millions de personnes déjà cataloguées comme étant d'extrême vulnérabilité. Créer un Service National qui mobiliserait les jeunes pour la protection des bassins versants, la réhabilitation des infrastructures et leur donnerait un salaire est un projet win-win dont l'un des mérites principaux serait d'associer une portion saine et négligée de la population à une tâche de régénération du secteur de production le plus important, lequel est en état d'extrême fragilité.
Prochain article : III. Les composantes d'une stratégie.
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http://www.lenouvelliste.com/article.php?PubID=1&ArticleID=69957&PubDate=2009-05-09
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Haïti (Économie) : II. Des vérités fondamentales

Source: Le Nouvelliste, 6 mai 2009

Par Marc L. Bazin
Président (MIDH)


Introduction


À la récente réunion internationale sur Haïti à Washington, M. Dominique Strauss-Kahn, Directeur Général du Fonds Monétaire International, a terminé son discours en disant : « Pour finir, le soutien continu de la communauté internationale ne servira pas à grand-chose si les Haïtiens eux-mêmes ne font pas l'effort nécessaire pour s'attaquer aux défis auxquels ils son confrontés aujourd'hui. Lever les obstacles structurels et institutionnels est essentiel à l'amélioration de la compétitivité. » À quoi il ajoutait - et ici je donne d'abord le texte dans son original en anglais, pour qu'il soit bien clair que nous avons fidèlement interprété la pensée de M. Strauss-Kahn. "Also, macroeconomic stability will have to lead to strong economic growth, otherwise the population will start questioning the importance of the macroeconomic stability to better their day-to-day lives." Je traduis: « De même, il va bien falloir que la stabilité macroéconomique conduise à une forte croissance économique, autrement la population va commencer à se demander si vraiment la stabilité macroéconomique présente un intérêt quelconque du point de vue de l'amélioration de ses conditions de vie au jour le jour. » Quel intérêt avons-nous à poursuivre tête baissée dans la voie d'une stabilisation macroéconomique qui ne s'accompagne d'aucun des mécanismes qui seraient de nature à lever les blocages, est la question que nous n'arrêtons pas de poser, semaine après semaine, depuis deux ans dans le Nouvelliste et ailleurs, et qui fait l'essentiel de mon intervention du moment dans ce débat sur l'économie. Si je cite M. Dominique Strauss-Kahn, ce n'est pas pour conférer une quelconque sanction officielle à une conviction ancrée depuis longtemps - même si je ne tiens pas à cacher que je considère une telle mise en garde, tombant de la bouche de l'oracle lui-même, comme fort flatteuse -, mais pour attirer une fois de plus l'attention de nos dirigeants sur l'impasse dans laquelle ils ont engagé le pays et sur le fait que cette impasse est également dénoncée par la plus haute autorité du système monétaire et financier international.


L'objectif central de la politique de croissance économique véritable que nous préconisons consiste à faire passer le Produit intérieur brut du taux actuel, de 1,3 % inférieur au taux d'accroissement de la population à un taux de 7 % sur une première période de 10 ans. Mais pour aboutir à un tel résultat, il y a des préalables à lever et des principes de base à respecter. Ces préalables et ces principes, nous les appelons des vérités fondamentales.


Parmi ces vérités fondamentales, c'est à dessein que nous ne mentionnerons ni l'incontournabilité du marché mondial à l'exportation comme source de croissance, ni le bien-fondé d'un système qui permette une grande mobilité des ressources en particulier de la main-d'oeuvre, ni la stabilité macroéconomique dans son principe, ni non plus la nécessité de laisser le marché lui-même décider de l'allocation des ressources. Toutes ces vérités, nous les considérons grosso modo comme plus ou moins acquises et acceptées chez nous quant à présent. Par contre, il y en a plusieurs autres sur lesquelles, dans l'objectif d'une véritable politique de croissance, il nous semble devoir mettre l'accent. Elles sont au nombre de huit. Elles se formulent comme suit :

  • A. Éradiquer la corruption

  • B. Porter les ressources à la hauteur des ambitions

  • C. Nous convertir à une approche plus orthodoxe de l'aide internationale

  • D. Rechercher l'inclusion d'Haïti à l'Accord CAFTA-DR

  • E. Rompre le cercle vicieux de la migration

  • F. Augmenter les investissements et l'épargne

  • G. Renforcer la capacité de l'État

  • H. Transformer les jeunes en acteurs de développement


A. Eradiquer la corruption


La corruption est chez nous partout présente. Transparency International nous classe parmi les pays les plus corrompus dans le monde. La réalité sur place confirme le diagnostic de Transparency . Quatre-vingt-dix pourcent (90 %) des ménages déclarent avoir été exposés à des actes de corruption, 92 % des ONG, et 87 % des industries perçoivent la corruption comme un « problème majeur ». Soixante-dix pourcent (70 %) des ménages pensent que le Gouvernement encourage la corruption. La corruption prend toutes sortes de formes : concussion, abus de fonction, enrichissement illicite, fraude fiscale, soudoiement de fonctionnaires, trafic d'influence, surfacturation, sous- facturation, détournement de fonds, attribution de marchés sans appel d'offres.


La corruption est illégale. Il faut la combattre et la réprimer.


La corruption est incompatible avec une stratégie véritable de croissance. La corruption réduit la croissance par le fait qu'elle entrave la création d'entreprises. En favorisant les projets juteux en « commissions » et pas forcément rentables - au détriment de bons projets mais non accompagnés de contrats rémunérateurs -, elle entraîne la baisse des investissements. La corruption limite les ressources nécessaires au financement de dépenses productives. Elle incite les corrompus à élargir sans raison valable la taille des projets de manière à augmenter le volume des commissions. La firme qui paie la commission va se rattraper sur le prix à la vente, le produit final étant d'autant plus cher que la commission a été élevée, pénalisant de la sorte le consommateur. Les projets entrepris aux seules fins de faire monter la valeur d'un terrain font baisser la productivité du capital dépensé, et par suite, le taux de croissance. Quand la corruption joue un grand rôle dans la sélection des projets pour construire des « éléphants blancs » ou des « cathédrales dans le désert » ou des routes qui ne mènent nulle part, c'est tout le budget d'investissements en capital qui est biaisé. La plupart de ces projets, marqués au départ du seul sceau du prestige et condamnés à ne pas être utiles, ne seront pas entretenus et, parfois même, ne seront pas terminés. Enfin, les dépenses faites sous l'emprise de la corruption réduisent le montant des ressources disponibles pour les bons projets.


La corruption influence le rapport rendement de l'impôt/PIB, diminue les revenus de l'État et par suite a un impact négatif sur la capacité de l'État à lutter contre la pauvreté et à fournir des services. La corruption a donc un effet pervers sur la croissance économique, l'inflation, les finances publiques, les investissements et la lutte contre la pauvreté. Il faut l'éradiquer.


Les institutions chargées d'enquêter sur la corruption, de la prévenir ou de la poursuivre (UCREF, Unité de lutte contre la corruption, Commission nationale des marchés publics, Cour des Comptes) ont jusqu'ici fait un travail tout à fait satisfaisant, qui gagnerait parfois à être mieux coordonné et, dans certains cas, plus dynamique. Mais il faut bien comprendre que l'action de tels organismes, le contrôle parlementaire resteront d'un effet relatif aussi longtemps que la corruption n'est pas attaquée à la source.


La source première de la corruption, c'est l'étendue du champ d'intervention de l'État dans l'économie. Plus il y a d'activités pour lesquelles l'État réclame des permis et des autorisations, plus l'État émet de règlements et de circulaires qui, en raison de leur complexité et souvent de leur flou volontairement artistique, amènent le citoyen en face du bureaucrate, et donnent à ce dernier toute l'apparence de monopole du pouvoir, plus se créent des poches de corruptibilité. L'idée ici n'est pas de dire « supprimez l'État, et vous supprimez la corruption », mais de changer la manière dont l'État opère et exerce ses fonctions. Le temps qu'il faut chez nous pour exporter un produit, ouvrir une entreprise, enregistrer une transaction immobilière, le nombre de formalités à remplir à la douane et dans les ports, les tracas que l'on a à obtenir un extrait d'acte de naissance, à faire installer le téléphone, à rétablir le courant électrique, sont sources de perte de temps, d'inefficacité et de corruption, et elles coûtent de l'argent. Il nous faut donc construire un appareil institutionnel plus moderne, qui assure une plus grande liberté des transactions et réduise le volume des contrôles administratifs surtout dans la situation actuelle de la Fonction Publique où le fonctionnaire haïtien est le moins bien payé parmi les fonctionnaires des pays sous-développés.


Bien entendu, il n'est pas question de nier, ni de minimiser la qualité des activités de contrôle et de prévention. De même, on peut toujours - et ceci est utile - mettre en place des contrôles institutionnels internes gérés par des superviseurs honnêtes et compétents. Également, l'exigence la déclaration préalable de revenus comme condition d'accès à certains emplois publics est, en soi, une bonne chose, mais il faudra veiller à ce que l'hypothèque légale sur les biens des intéressés ne serve pas de prétexte à les priver de leur éligibilité à d'autres fonctions publiques à l'avenir. On peut aussi mettre en place des systèmes qui garantissent que les coupables seront attrapés, jugés et condamnés. Mais cela suppose évidemment que le juge lui-même est à l'abri de la corruption.


D'où il suit que, pour nous, le plus efficace est d'attaquer la corruption à sa source a) dans la réduction du champ d'intervention de l'État dans la société et dans l'économie, b) dans l'exigence de transparence et d'intelligibilité des lois, des règles et des procédures c) dans l'attitude exemplaire des dirigeants vis-à-vis du phénomène de corruption.


B. Porter les ressources à la hauteur des ambitions

Pour construire un système financier adapté à la croissance, il y a plusieurs actions à entreprendre :

i) Résoudre le dilemme du volume d'investissements actuellement en cours dans l'économie.


Augmenter les investissements est la clé de la croissance. Toute projection de croissance, quelle que soit l'économie, est basée sur l'augmentation des investissements. La nôtre n'échappe pas à la règle. Les organisations internationales qui se préoccupent de la croissance de l'économie haïtienne sont unanimes à baser leurs projections sur la nécessité d'augmenter le taux d'investissement et de le porter tantôt à 4 % du PIB, tantôt à 6%. Malheureusement, ces pourcentages n'ont pas de base sérieuse car on estime généralement, depuis environ 4 à 5 ans, que le taux d'investissement dans notre économie est de l'ordre de 25 à 30 % l'an, qui est un taux considéré dans le monde entier comme extrêmement élevé. On sait également que pendant cette même période, en dépit de ce taux élevé d'investissements, la croissance par tête est, au mieux stagnante, quand elle ne décline pas purement simplement. Nous pensons que aussi longtemps qu'on n'aura pas identifié clairement les causes réelles de l'inadéquation du taux de croissance par rapport au taux d'investissements supposés, toute projection de croissance basée sur un quelconque taux d'augmentation des investissements reposera nécessairement sur du sable. Qu'en est-il exactement ? Est-ce le PIB qui serait sous-estimé ? Comptons-nous comme investissements publics toutes les dépenses financées par l'aide internationale même quand de telles dépenses ne porteraient que sur le fonctionnement ? Existerait-il, dans notre système fiscal, des dispositions qui inciteraient le secteur privé à déclarer comme investissements en capital des importations qui ne seraient, en réalité, que des biens de consommation et des biens intermédiaires ? Tout ce que nous savons, en clair, c'est que ces soi-disant 25 à 30% d'investissements/PIB ne rapportent quasi rien en termes de croissance. Il faudra donc vérifier a) la véracité de ces 28-30 %, b) s'ils sont vrais, pourquoi sont-ils inefficaces ? Serait-ce le fait de la corruption ? Ou alors, incompétence ou simple erreur de calcul ? Quoi qu'il en soit, aussi longtemps qu'on n'aura pas obtenu des réponses satisfaisantes à ces question-là et qu'on n'y aura pas remédié, l'économie haïtienne évoluera dans le brouillard et toute spéculation de croissance sera, au mieux, spéculative et aléatoire, au pire, mensongère et pénalisatrice.


ii) Les besoins d'investissements présentés par le Gouvernement aux donateurs en juillet 2006 étaient estimés entre $ 5 à 7 milliards. Cette estimation ne comprenait ni les salaires, ni l'entretien, ni les biens et services. On sait par ailleurs que les dépenses de fonctionnement imputables à tout investissement dans le transport, l'énergie, la santé et l'éducation se situent aux alentours de 5 à 33 % de la dépense d'investissements. D'où il ressort que les dépenses, sur une base permanente, devraient atteindre, comme conséquence de l'effort massif d'investissements, une proportion extrêmement élevée du PIB. Pour ce qui est de 2009, le budget prévoit une dépense globale de G. 80 milliards, sur lesquels il est prévu que G. 47 milliards viendraient de l'extérieur. Nous n'avons donc pas les moyens de nos ambitions, et il n'est pas évident que les autres soient disposés à nous les fournir intégralement. Il faudrait, pour réduire l'écart, porter le ratio revenus/PIB à au moins 20 %, à l'instar d'autres pays de niveau économique comparable. Le problème n'est pas dans la structure du système mais dans le recouvrement et l'assiette fiscale, le nôtre étant identique à celui d'autres pays sous-développés mais dans le rendement. La TCA, avec un taux égal, apporte davantage au Guatemala et, à un taux moindre, davantage en République Dominicaine. Il faudra donc, pour adapter les moyens à l'ambition de croissance, renforcer l'efficacité de recouvrement et, au besoin, élargir substantiellement l'assiette.


iii) Inciter le secteur bancaire à soutenir la croissance.

Le secteur bancaire est fortement concentré, avec 80 % des avoirs entre les moins de trois banques, et 10 % d'emprunteurs individuels recevant environ 80 % des prêts. La moitié des crédits va au commerce et aux services. L'agriculture et le transport reçoivent moins de 1 %. Au lieu d'augmenter, le ratio de crédit par rapport au PIB a décliné, passant de 13% entre 2002 et 2005, et les prévisions pour 2007-2009 faisant ressortir une moyenne entre 11 à 12 %. Une part considérable des crédits bancaires va au financement des bons BRH lesquels sont passés de 9 % du total en 2002 à 10,6 % en 2006. Aussi longtemps que le secteur bancaire n'ara pas contribué à diversifier son portefeuille et à promouvoir le secteur privé et la productivité, la croissance sera limitée. Et c'est à l'État qu'il appartient de réduire le niveau d'incertitude qui conduit les banques à pratiquer des taux d'intermédiation considérablement plus élevés que partout ailleurs dans la Caraïbe, à garantir la validité des droits de propriété sur la terre et à se tenir prêt à intervenir dans tous les cas où (qu'on pense aux coopératives en 2002) le système serait menacé de crise grave.


iv) Les dépenses du gouvernement sont hautement centralisées, et le budget n'est pas un instrument de redressement des inégalités.


Dans le budget 2008-2009, il n'existe aucune mention de la répartition des allocations budgétaires entre les différents départements géographiques. On sait seulement qu'en 2006-2007 le Gouvernement central s'était attribué 72 % du budget (G. 46,4 milliards) ne laissant aux dix départements géographiques que 28 % (18,2 milliards) à quoi il faut ajouter que la répartition entre départements ne reflétait en rien l'incidence de pauvreté, comme suit :


*

Année fiscale 2006-2007

Distribution géographique du budget du Gouvernement par département

(en millions de gourdes)



***


v) Les dépenses de transferts et de subventions dans les dépenses de fonctionnement aux entreprises publiques mal gérées ont triplé entre 2003-2006 et ont représenté une moyenne de G. 5 milliards par an entre 2006 et 2008, réduisant d'autant la part des allocations budgétaires qui auraient pu aller aux dépenses productives d'infrastructure de santé et d'éducation. En 2005, la subvention à l'EDH était G. 1,6 milliard dont G. 618 millions à Sogener, G. 610 millions à Alsthon, G. 545 millions à Total en vertu de contrats « take or pay » et de G. 2,1 millions à la Dinasa.


vi) La part des salaires des fonctionnaires dans l'économie est extrêmement élevée (4,9 % du PIB en moyenne entre 2006-2008) mais est extrêmement faible par rapport aux salaires des fonctionnaires des autres pays sous-développés (6-7 % du PIB). De ce fait, la capacité du Gouvernement à attirer et à garder des fonctionnaires compétents et non corruptibles, capables de consacrer leur plein temps et leurs efforts à faire avancer l'agenda de la croissance économique est limitée.


vii) Dans le budget 2008-2009, 95 % des ressources sont allouées au « Pouvoir Exécutif », confirmant et aggravant ainsi la pratique des années 2002-2007 pendant lesquelles les allocations au pouvoir exécutif représentaient 95 % du total, reléguant le pouvoir législatif et le pouvoir judiciaire à la rubrique « Autres Administrations » avec un total combiné extrêmement modeste de G. 2,6 milliards.


A suivre...
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Compteur